Gustave Flaubert

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À Ivan Tourgueneff

Croisset, dimanche soir, 25 juin 1876

… La mort de la pauvre mère Sand m’a fait une peine infinie. J’ai pleuré à son enterrement comme un veau, et par deux fois, la première en embrassant sa petite-fille Aurore (dont les yeux ce jour-là ressemblaient tellement aux siens que c’était comme une résurrection) – et la seconde, en voyant passer devant moi son cercueil. Il y a eu là de belles histoires ! Pour ne pas blesser « l’opinion publique », l’éternel et exécrable on, on l’a portée à l’église ! Je vous donnerai les détails de cette bassesse. J’avais le cœur bien serré ! Et j’ai eu positivement envie de tuer M. Adrien Marx. Sa seule vue m’a empêché de dîner, le soir, à Châteauroux.
Oh ! La tyrannie du Figaro ! Quelle peste publique ! J’étouffe de rage en songeant à ces cocos-là ! Mes compagnons de route, Renan et le prince Napoléon, ont été charmants, celui-là parfait de tact et de convenance et il a vu clair, dès le début, mieux que nous deux. Vous avez raison de regretter notre amie, car elle vous aimait beaucoup et ne parlait jamais de vous qu’en vous appelant « le bon Tourgueneff ». Mais pourquoi la plaindre ? Rien ne lui a manqué. – Elle restera une très grande figure.
Les bonnes gens de la campagne pleuraient beaucoup autour de sa fosse. Dans ce petit cimetière de campagne, on avait de la boue jusqu’aux chevilles. Une pluie douce tombait. Son enterrement ressemblait à un chapitre d’un de ses livres.
Quarante-huit [heures] après, j’étais rentré dans mon Croisset où je me trouve étonnamment bien ! Je jouis de la verdure, des arbres et du silence d’une façon toute nouvelle ! Je me suis remis à l’eau froide (une hydrothérapie féroce) et je travaille comme un furieux. Mon Histoire d’un Cœur simple sera finie sans doute vers la fin d’août ? – Après quoi, j’entamerai Hérodias ! Mais que c’est difficile ! nom de Dieu, que c’est difficile ! Plus je vais et plus je m’en aperçois. Il me semble que la Prose française peut arriver à une beauté dont on n’a pas l’idée ? Ne trouvez-vous pas que nos amis sont peu préoccupés de la Beauté ? Et pourtant il n’y a dans le monde que cela d’important !
Et bien, et vous ? Travaillez-vous ? Et Saint Julien avance-t-il ? C’est bête comme tout ce que je vais vous dire, mais j’ai envie de voir ça imprimé en russe ! Sans compter qu’une traduction faite par vous « chatouille de mon cœur l’orgueilleuse faiblesse », seule ressemblance que j’aie avec Agamemnon.
Quand vous êtes parti de Paris, vous n’aviez pas lu le nouveau bouquin de Renan ? Il me paraît charmant. « Charmant » est le mot propre. Êtes-vous de mon avis ? Du reste, depuis quinze jours, j’ignore absolument ce qui se passe dans le monde, n’ayant pas lu une seule fois le moindre journal. Fromentin m’a envoyé son livre sur Les maîtres d’autrefois. Comme je connais fort peu la peinture hollandaise, il manque pour moi de l’intérêt qu’il aura pour vous. C’est ingénieux, mais trop long, trop long ! Taine me paraît exercer une grande influence sur ledit Fromentin. – Ah ! J’oubliais ! le poëte Mallarmé (l’auteur du Faune) m’a cadotté d’un livre qu’il édite, Vathek, conte oriental écrit, à la fin du siècle dernier, en langue française, par un anglais. – C’est drôle.
J’entre en rêverie (et en désirs) quand je songe que cette feuille de papier va aller chez vous, dans votre maison – que je ne connaîtrai jamais ! Et je me dépite de n’avoir pas de votre entourage une idée nette. Si vous avez chaud là-bas, ici il ne fait pas froid. Toute ma journée se passe les jalousies closes, dans la compagnie exclusive de moi-même. Aux heures des repas, j’ai pour me distraire la vue de mon fidèle Émile et de mon lévrier.
Ma nièce, à qui je transmettrai votre bon souvenir, s’en va à la fin de ce mois aux Eaux-Bonnes avec son mari. – Et je ne bougerai d’ici qu’à la fin de septembre, pour assister à la Ire de Daudet. Mais à cette époque vous serez revenu depuis longtemps aux Frênes ? Vous apprendrez avec plaisir que les affaires de mon neveu ont l’air de prendre une bonne tournure. Il y a du moins un peu d’azur à l’horizon. Oui, mon bon vieux, tâchons, en dépit de tout, de nous tenir le bec hors de l’eau. Soignez-vous bien, bonne pioche, et prompt retour.
Je vous embrasse tendrement et fortement.
Votre.

Écrivez-moi, hein ?

http://www.fondationlaposte.org/article.php3?id_article=983

3 thoughts on “Gustave Flaubert

  1. La mort de George Sand
    une texte de Fiodor Dostoïevski (1)

    … Et pourtant, ce n’est qu’après avoir lu la nouvelle
    de cette mort, que j’ai compris toute la place que ce
    nom avait tenu dans ma vie mentale, tout
    l’enthousiasme que l’écrivain-poète avait jadis excité en
    moi, toutes les jouissances d’art, tout le bonheur
    intellectuel dont je lui étais redevable. J’écris chacun de
    ces mots de propos délibéré, parce que tout cela est de
    la vérité littérale.
    George Sand était une de nos contemporaines
    (quand je dis nos, j’entends bien à nous), une vraie
    idéaliste des Années trente et quarante. Dans notre
    siècle puissant, superbe et cependant si malade, épris de
    l’idéalité la plus nuageuse, travaillé des désirs les plus
    irréalisables, c’est un de ces noms qui, venus de là-bas,
    du pays des « miracles saints », ont fait naître chez
    nous, dans notre Russie toujours « en mal de devenir »,
    tant de pensées, de rêves, de forts, nobles et saints
    enthousiasmes, tant de vitale activité psychique et de
    chères convictions ! Et nous n’avons pas à nous en
    plaindre. En glorifiant, en vénérant de tels noms, les
    Russes ont servi et servent la logique de leur destinée.
    Qu’on ne s’étonne pas de mes paroles, surtout au sujet
    de George Sand, qui jusqu’à présent peut être contestée,
    qui est, à moitié, sinon presque totalement oubliée chez
    nous. Elle a fait, en son temps, son œuvre dans notre
    pays. Qui donc s’associera à ses compatriotes pour dire
    un mot sur sa tombe, si ce n’est nous, – nous, les
    « compatriotes de tout le monde » ? – car enfin, nous
    autres, Russes, nous avons tout au moins deux patries :
    la Russie et… l’Europe, même lorsque nous nous
    intitulons slavophiles. (Qu’on ne m’en veuille pas !) Il
    n’y a pas à discuter. Cela est. Notre mission, – et les
    Russes commencent à en avoir conscience, est grande
    entre les grandes missions. Elle doit être
    universellement humaine. Elle doit être consacrée au
    service de l’humanité, non pas seulement de la Russie,
    non pas seulement du monde slave, du panslavisme,
    mais au service de l’humanité entière !
    Réfléchissez et vous conviendrez que les
    Slavophiles ont reconnu la même chose. Et voilà
    pourquoi ils nous exhortent tous à nous montrer des
    Russes plus nettement, plus scrupuleusement russes,
    plus conscients de notre responsabilité de Russes ; car
    ils comprennent que, précisément, l’adoption des
    intérêts intellectuels de toute l’humanité est la mission
    caractéristique du Russe. Tout cela, d’ailleurs, exigerait
    encore bien des explications. Il faut bien dire que se
    dévouer à une idée universellement humaine et
    vagabonder à l’aventure par toute l’Europe, après avoir
    quitté la patrie à la légère, par suite de quelque hautain
    caprice, sont deux choses absolument opposées,
    quoiqu’on les ait confondues jusqu’à présent. Mais
    beaucoup de ce que nous avons pris à l’Europe et
    apporté chez nous, nous ne l’avons pas tout uniquement
    copié comme de serviles imitateurs, ainsi que le
    voudraient les Potouguines. Nous l’avons assimilé à
    notre organisme, à notre chair et à notre sang. Il nous
    est même arrivé de souffrir de maladies morales
    volontairement importées chez nous, tout comme en
    pâtissaient les peuples d’Occident, chez lesquels ces
    maux étaient endémiques. Les Européens ne voudront
    croire cela à aucun prix. Ils ne nous connaissent pas, et
    jusqu’à présent c’est peut-être tant mieux. L’enquête
    nécessaire, dont le résultat, plus tard, étonnera le
    monde, ne s’en fera que plus paisiblement, sans trouble
    et sans secousse. Et le résultat de cette enquête, on peut
    déjà l’entrevoir assez clairement, au moins en partie,
    par nos relations avec les littératures des autres nations :
    leurs poètes, à elles, sont aussi familiers à la plupart de
    nos hommes cultivés qu’aux lecteurs occidentaux.
    J’affirme et je répète que chaque poète, penseur ou
    philanthrope européen est toujours compris et accepté
    en Russie plus complètement et plus intimement que
    partout au monde, sinon dans son propre pays.
    Shakespeare, Byron, Walter Scott, Dickens sont plus
    connus des Russes que, par exemple, des Allemands,
    bien que, des œuvres de ces écrivains, il ne se vende
    pas la dixième partie de ce qui se vend en Allemagne,
    pays par excellence des liseurs.
    La Convention de 93, en envoyant un diplôme de
    citoyen au poète allemand Schiller, l’ami de
    l’Humanité, a, certes, accompli un bel acte, imposant et
    même prophétique ; mais elle ne soupçonnait même pas
    qu’à l’autre bout de l’Europe, dans la Russie barbare,
    l’œuvre de ce même Schiller a été bien plus répandue,
    naturalisée, en quelque sorte, qu’en France, non
    seulement à l’époque, mais encore plus tard, au cours
    de tout ce siècle. Schiller, citoyen français et ami de
    l’Humanité, n’a été connu en France que des
    professeurs de littérature et encore pas de tous, – d’une
    élite seulement. Chez nous, il a profondément influé sur
    l’âme russe, avec Joukovski, et il y a laissé des traces
    de son influence ; il a marqué une période dans les
    annales de notre développement intellectuel. Cette
    participation du Russe aux apports de la littérature
    universelle est un phénomène que l’on ne constate
    presque jamais au même degré chez les hommes des
    autres races, à quelque période que ce soit de l’histoire
    du monde ; et si cette aptitude constitue vraiment une
    particularité nationale, russe, bien à nous, quel
    patriotisme ombrageux, quel chauvinisme s’arrogera le
    droit de se révolter contre un pareil phénomène, et ne
    voudra, en contraire, y voir la plus belle promesse pour
    nos destinées futures.
    Oh, certes, il se trouvera des gens pour sourire de
    l’importance que j’attribue à l’action de George Sand,
    mais les moqueurs auront tort. Bien du temps s’est
    écoulé ; George Sand elle-même est morte, vieille,
    septuagénaire, après avoir peut-être longtemps survécu
    à sa gloire. Mais tout ce qui nous fit sentir, lors des
    premiers débuts du poète, que retentissait une parole
    nouvelle, tout ce qui, dans son œuvre, était
    universellement humain, tout cela eut immédiatement
    son écho chez nous, dans notre Russie. Nous en
    ressentîmes une impression intense et profonde, qui ne
    s’est pas dissipée et qui prouve que tout poète, tout
    novateur européen, toute pensée neuve et forte venue de
    l’Occident, devient fatalement une force russe.
    D’ailleurs, je n’ai aucune intention d’écrire un
    article de critique sur George Sand. Je veux seulement
    dire quelques paroles d’adieu sur sa tombe encore
    fraîche.
    Les débuts littéraires de George Sand coïncident
    avec les années de ma première jeunesse. Je suis, à
    présent, heureux de penser qu’il y a déjà si longtemps
    de cela, car maintenant que plus de trente ans se sont
    écoulés, on peut parler presque en toute franchise. Il
    convient de faire observer qu’alors la plupart des
    gouvernements européens ne toléraient chez eux rien de
    la littérature étrangère, rien sinon les romans. Tout le
    reste, surtout ce qui venait de France, était sévèrement
    consigné à la frontière. Oh, certes, bien souvent, on ne
    savait pas voir. Metternich lui-même ne savait pas plus
    voir que ses imitateurs. Et voilà comment des « choses
    terribles » ont pu passer (tout Bielinski a bien passé !).
    Mais, en revanche, un peu plus tard, surtout vers la fin
    de cette période, on se mit, de peur de se tromper, à
    prohiber à peu près tout. Les romans pourtant
    trouvèrent grâce à toute époque et dans ce pays ce fut
    surtout quand il s’agit de romans de George Sand que
    nos gardiens furent aveugles.
    Rappelez-vous ces vers :

    Il sait par cœur les volumes
    De Thiers et de Rabeau
    Et fougueux comme Mirabeau
    Il glorifie la liberté…

    Ces vers sont d’autant plus précieux qu’ils furent
    écrits par Denis Davidov, poète et bon Russe. Mais si
    Denis Davidov a considéré Thiers comme dangereux
    (sans doute à cause de son Histoire de la Révolution) et
    a rapproché dans le poème cité, son nom de celui d’un
    certain Rabeau (il y avait alors un écrivain qui
    s’appelait ainsi et que, du reste, je ne connais guère),
    nous pouvons être sûrs que l’on admettait
    officiellement bien peu d’œuvres d’auteurs étrangers
    alors en Russie. Et voici ce qui en résulta : Les idées
    nouvelles qui firent à l’époque irruption chez nous sous
    forme de romans, n’étaient que plus dangereuses sous
    leur vêtement de fantaisie, car Rabeau n’aurait peut-être
    rencontré que peu d’amateurs, taudis que George Sand
    en trouva des milliers. Il faut donc faire encore
    remarquer ici que, chez nous, depuis le siècle passé, et
    ce, en dépit de tous les Magnitzki et les Liprandi, on a
    toujours eu très vite connaissance de n’importe quel
    mouvement intellectuel de l’Europe. Et toute idée
    neuve était immédiatement transmise par nos hautes
    classes intellectuelles à la masse des hommes un tant
    soit peu doués de pensée et de curiosité philosophique.
    C’est ce qui s’est produit à la suite du mouvement
    d’idées des années « Trente ». Dès le début de cette
    période, les Russes ont été tout de suite au courant de
    l’immense évolution des littératures européennes. Des
    noms nouveaux d’orateurs, d’historiens, de tribuns, de
    professeurs, furent promptement connus. Même nous
    savions plus ou moins bien ce que présageait ladite
    évolution qui bouleversa surtout le domaine de l’Art.
    Les romans en subirent une transformation toute
    particulière, que ceux de George Sand accusèrent plus
    que les autres. Il est vrai que Senkovski et Boulgarine
    mettaient le public en garde contre George Sand même
    avant l’apparition des traductions russes de ses romans.
    On s’efforçait surtout d’épouvanter nos dames russes en
    leur révélant que George Sand « portait des culottes » ;
    on tonnait contre son prétendu libertinage ; on tentait de
    la ridiculiser. Senkovski, sans dire qu’il s’apprêtait à
    traduire ses romans dans sa propre revue, la
    Bibliothèque de Lecture, se mit à l’appeler, dans ses
    écrits, Mme
    « Egor » Sand, et l’on assure qu’il était
    parfaitement ravi de ce trait d’esprit. Plus tard, en
    l’année 48, Boulgarine, dans son Abeille du Nord,
    imprima, sur le compte de George Sand, qu’elle se
    grisait tous les jours, en compagnie de Pierre Leroux,
    dans des caboulots de barrière, et qu’elle prenait part
    aux soirées « athéniennes » données au ministère de
    l’Intérieur par ce « brigand » de Ledru-Rollin. J’ai lu
    ces choses moi-même et m’en souviens fort bien. Mais
    alors, en 48, George Sand était déjà connue de tout le
    public lettré, et personne n’a cru Boulgarine. Les
    premières œuvres d’elle traduites en russe parurent dans
    les Années Trente. Je regrette de ne pas me rappeler
    quel fut le premier de ses romans dont une version fut
    donnée dans notre langue ; en tout cas, quel qu’il fût, il
    dut produire une impression énorme. Je crois que
    comme moi, qui étais encore un adolescent, tout le
    monde fut frappé par la belle et chaste pureté des types
    mis en scène, par la hauteur de l’idéal de l’écrivain, par
    la tenue des récits. Et l’on voulait qu’une pareille
    femme « portât des culottes » et se « livrât au
    libertinage » ! J’avais seize ans, je crois, quand je lus
    une de ses œuvres de début, l’une de ses plus
    charmantes productions. Je m’en souviens bien ; j’en
    eus la fièvre toute la nuit qui suivit ma lecture. Je ne
    crois pas me tromper en affirmant que George Sand
    prit, pour nous, presque immédiatement, la première
    place dans les rangs des écrivains nouveaux dont la
    jeune gloire retentit alors par toute l’Europe. Dickens
    lui-même, qui parut chez nous presque en même temps,
    passait après elle dans l’admiration de notre public. Je
    ne parle pas de Balzac, qui fut connu avant elle et qui
    publia dans les Années Trente des œuvres comme
    Eugénie Grandet et le Père Goriot, de Balzac pour
    lequel Bielinski fut si injuste en méconnaissant la
    grande place qu’il tenait dans la littérature française.

    http://beq.ebooksgratuits.com/vents/Dostoievski-Sand.pdf

  2. La mort de George Sand
    une texte de Fiodor Dostoïevski (2)

    D’ailleurs, je ne prétends pas donner ici la moindre
    appréciation critique ; je me contente de rappeler le
    goût de la masse des lecteurs russes d’alors et
    l’impression produite sur eux.
    Le point essentiel est que ces lecteurs pouvaient se
    familiariser, dans les romans étrangers, avec toutes les
    idées nouvelles contre lesquelles on les « protégeait » si
    jalousement.
    Toujours est-il que vers les « années quarante », le
    gros public russe lui-même savait plus ou moins bien
    que George Sand est l’un des plus éclatants, des plus
    fiers, des plus probes représentants de la nouvelle
    génération européenne de cette époque, de ceux qui ont
    nié le plus énergiquement ces fameuses « acquisitions
    positives » par lesquelles la sanglante Révolution
    française (ou plutôt européenne) de la fin du siècle
    passé a complété son œuvre. Après elle – après
    Napoléon Ier – on a tenté de révéler, par le livre, de
    nouvelles aspirations et tout un idéal nouveau. Les
    esprits d’avant-garde ont vite compris que ce n’était pas
    telle ou telle modification apparente d’un réel
    despotisme qui pouvait se concilier avec les besoins
    d’une ère neuve, que l’« ôte-toi de là que je m’y mette »
    des nouveaux maîtres ne résolvait rien, que les récents
    vainqueurs du monde, les bourgeois, étaient peut-être
    pires que les nobles, ces despotes de la veille, et que la
    devise « Liberté, Égalité, Fraternité » n’est composée
    que de mots sonores. Ce n’est pas tout. Alors surgirent
    des doctrines qui prouvèrent que ces vocables éclatants
    ne concrétaient que des impossibilités. Les vainqueurs
    ne prononcèrent bientôt plus, ou mieux ne se
    rappelèrent plus les trois mots sacramentels qu’avec
    une sorte d’ironie. La Science elle-même, dans la
    personne de quelques-uns de ses plus brillants adeptes
    (les économistes), qui semblèrent alors apporter des
    formules inédites, vint au secours de la raillerie et
    condamna nettement les trois mots utopiques pour
    lesquels tant de sang avait été versé. Ainsi, à côté des
    vainqueurs exultants, apparurent de tristes et mornes
    visages qui inquiétèrent les triomphateurs.
    C’est alors que tout à coup se fit entendre une parole
    vraiment nouvelle, que des espoirs nouveaux naquirent.
    Des hommes vinrent, qui proclamèrent que c’était à tort
    et injustement que l’on avait interrompu l’œuvre de
    rénovation ; qu’on n’avait abouti à rien par un
    changement de figuration politique ; que l’œuvre de
    rajeunissement social devait s’attaquer aux racines
    mêmes de la société. Oh ! certes, on alla parfois trop
    loin dans les conclusions. Des théories pernicieuses et
    monstrueuses se firent jour ; mais l’essentiel est que, de
    nouveau, brilla l’espoir et que la croyance recommença
    à germer.
    L’histoire de ce mouvement est connue. Il dure
    encore aujourd’hui et ne semble avoir aucune tendance
    à s’arrêter. Je ne me propose nullement de parler ici
    pour ou contre lui. Je tiens seulement à préciser la part
    d’action de George Sand dans ce mouvement. Nous la
    trouverons dès les débuts de l’écrivain. Alors l’Europe,
    en la lisant, disait que ses prédications avaient pour but
    de conquérir pour la femme une nouvelle situation dans
    la société et qu’elle prophétisait les futurs droits de
    l’« épouse libre » (l’expression est de Senkovski) ; mais
    cela n’était pas tout à fait exact, puisqu’elle ne prêchait
    pas seulement en faveur de la femme et n’imaginait
    aucune espèce d’« épouse libre ». George Sand
    s’associait à tout mouvement en avant et non pas à une
    campagne uniquement destinée à faire triompher les
    droits de la femme.
    Il est évident que, femme elle-même, elle peignait
    plus volontiers des héroïnes que des héros ; il est non
    moins clair que les femmes de l’univers entier doivent à
    présent porter le deuil de George Sand, parce que l’un
    des plus nobles représentants du sexe féminin est mort,
    parce qu’elle fut une femme d’une force d’esprit et d’un
    talent presque inouïs. Son nom, dès à présent, devient
    historique, et c’est un nom que l’on n’a pas le droit
    d’oublier, qui ne disparaîtra jamais de la mémoire
    européenne. Quant à ses héroïnes, je répète que je
    n’avais que seize ans quand je fis leur connaissance.
    J’étais tout troublé par les jugements contradictoires
    que l’on portait sur leur créatrice. Quelques-unes parmi
    ces héroïnes ont incarné un type d’une telle pureté
    morale qu’il est impossible de ne pas se figurer que le
    poète les a créées à l’image de son âme, une âme très
    exigeante au point de vue de la beauté morale, une âme
    croyante, éprise de devoir et de grandeur, consciente du
    Beau suprême et infiniment capable de patience, de
    justice et de pitié. Il est vrai qu’à côté de la pitié, de la
    patience, de la claire intelligence du devoir, on
    entrevoyait chez l’écrivain une très haute fierté, un
    besoin de revendications, voire des exigences. Mais
    cette fierté elle-même était admirable, car elle dérivait
    de principes élevés sans lesquels l’humanité ne saurait
    vivre en beauté. Cette fierté n’était pas le mépris quand
    même du voisin auquel on dit : je suis meilleur que toi ;
    tu ne me vaudras jamais ; elle n’était que le hautain
    refus de pactiser avec le mensonge et le vice, sans que,
    je le répète, ce refus signifiât le rejet de tout sentiment
    de pitié ou de pardon. Cette fierté s’imposait aussi
    d’immenses devoirs. Les héroïnes de George Sand
    avaient soif de sacrifice, ne rêvaient que grandes et
    belles actions. Ce qui me plaisait surtout dans ses
    premières œuvres, c’étaient quelques types de jeunes
    filles de ses contes dits « vénitiens », types dont le
    dernier spécimen figure dans ce génial roman intitulé
    Jeanne, qui résout de façon lumineuse la question
    historique de Jeanne d’Arc. Dans cette œuvre, George
    Sand ressuscite pour nous, dans la personne d’une jeune
    paysanne quelconque, la figure de l’héroïne française et
    rend en quelque sorte palpable la vraisemblance de tout
    un cycle historique admirable. C’était une tâche digne
    de la grande évocatrice, car, seule de tous les poètes de
    son époque, elle porta dans son âme un type idéal aussi
    pur de jeune fille innocente, puissante par son
    innocence même.
    Tous ces types de jeunes filles se retrouvent plus ou
    moins modifiés dans des œuvres postérieures ; l’un des
    plus remarquables est étudié dans la magnifique
    nouvelle la Marquise. George Sand nous y présente le
    caractère d’une jeune femme loyale et honnête, mais
    inexpérimentée, douée de cette chasteté fière qui ne
    craint rien et ne peut se souiller même au contact de la
    corruption. Elle va droit au sacrifice (qu’elle croit qu’on
    attend d’elle) avec une abnégation qui brave tous les
    périls. Ce qu’elle rencontre sur sa route ne l’intimide en
    rien, au contraire. Sa bravoure s’en exalte. Ce n’est que
    dans le danger que son jeune cœur prend conscience de
    toutes ses forces. Son énergie s’en exaspère ; elle
    découvre des chemins et des horizons nouveaux à son
    âme, qui s’ignorait encore, mais qui était fraîche et
    forte, non encore salie par des concessions à la vie.
    Avec cela, la forme du poème est irréprochable et
    charmante. George Sand aimait les dénouements
    heureux, le triomphe de l’innocence, de la franchise, de
    la jeune et simple bravoure. Était-ce là ce qui pouvait
    troubler la société, faire naître des doutes et des
    craintes ?
    Bien au contraire, les pères et les mères les plus
    rigides permettaient à leur famille la lecture de George
    Sand et ne cessaient de s’étonner de la voir dénigrée de
    tous côtés. Mais alors éclatèrent des protestations. On
    mettait le public en garde contre ces fières
    revendications féminines, contre cette témérité de
    pousser l’innocence à la lutte contre le mal. On pouvait
    découvrir là, disait-on, les indices du poison du
    « féminisme ». Peut-être avait-on raison en parlant de
    poison. Il y avait peut-être là un poison qui s’élaborait,
    mais on n’a jamais été d’accord sur les effets de ce
    poison. On nous affirme – est-ce bien vrai ? – que
    toutes ces questions sont à présent résolues…
    ===
    Il nous faut faire remarquer, à ce propos, qu’au
    cours des années quarante, la gloire de George Sand
    était si haute et la foi que l’on professait pour son génie
    si complète, que nous tous, ses contemporains, nous
    attendions d’elle quelque chose d’immense, d’inouï,
    dans un avenir prochain, voire des solutions définitives.
    Ces espoirs ne se réalisèrent pas. Il semble que, dès
    cette époque, c’est-à-dire vers la fin des années
    quarante, George Sand avait dit tout ce qu’il était dans
    sa mission de dire, et maintenant, sur sa tombe à peine
    refermée, nous pouvons prononcer des paroles
    définitives.
    George Sand n’est pas un penseur, mais elle est de
    ces sibylles qui ont discerné dans le futur une humanité
    plus heureuse. Et si, toute sa vie, elle proclame la
    possibilité, pour l’humanité, d’atteindre à l’Idéal, c’est
    qu’elle-même était armée pour y atteindre.
    Elle est morte déiste, croyant fermement en Dieu et
    à l’immortalité. Mais c’est trop peu dire et j’estime
    qu’elle a été, parmi les écrivains de son temps, la
    chrétienne par excellence, non qu’elle crût à la divinité
    du Christ. Cette Française n’eût pas admis que la
    glorification du Christ eût en soi assez d’efficacité pour
    conférer le salut, concept qui est à la base de la foi
    orthodoxe. Mais la contradiction est ici dans la
    terminologie plus que dans l’essence, et je maintiens
    que George Sand aura été une des grandes sectatrices
    du Christ.
    Son socialisme, ses convictions, ses espoirs, elle les
    a fondés sur sa foi en la perfectibilité morale de
    l’homme. Elle avait, en effet, de la divinité humaine,
    une haute notion, qu’elle exaltait de livre en livre, et
    ainsi s’associait-elle par la pensée et par le sentiment à
    l’une des idées fondamentales du christianisme. Je veux
    dire au principe de libre arbitre et de responsabilité.
    D’où sa nette conception du devoir et de nos
    obligations morales. Peut-être, parmi les penseurs ou
    écrivains français, ses contemporains, n’y en a-t-il pas
    un qui ait compris aussi fortement que « ce n’est pas de
    pain seulement que l’homme a besoin pour vivre ».
    Quant à sa fierté, à ses exigeantes revendications, je
    répète qu’elles n’excluaient jamais la pitié, le pardon de
    l’offense, voire une patience sans bornes, qu’elle avait
    trouvée dans sa pitié même pour l’offenseur. George
    Sand a, maintes fois, célébré ces vertus dans ses œuvres
    et a su les incarner dans des types. On a écrit d’elle que,
    mère excellente, elle a travaillé assidûment jusqu’à ses
    derniers jours et que, amie sincère des paysans de son
    village, elle fut aimée d’eux avec ferveur.
    Elle tirait, paraît-il, quelque satisfaction d’amourpropre de son origine aristocratique (par sa mère elle se
    rattachait à la maison de Saxe), mais, bien plus qu’à ces
    naïfs prestiges, elle était sensible, il faut le dire, à cette
    aristocratie vraie dont le seul apanage est la supériorité
    d’âme.
    Elle n’eût su ne pas aimer ce qui était grand, mais
    elle était peu apte à percevoir les éléments d’intérêt que
    recèlent les choses mesquines. En cela, elle se montrait
    peut-être trop fière. Il est bien vrai qu’elle aimait peu à
    faire figurer dans ses romans des êtres humiliés, justes
    mais passifs, innocents mais maltraités, comme on en
    voit dans presque toutes les œuvres de ce grand chrétien
    de Dickens. Loin de là. Elle campait fièrement ses
    héroïnes et en faisait presque des reines. Elle aimait
    cette attitude de ses personnages et il convient de
    remarquer cette particularité. Elle est caractéristique.

    Journal d’un écrivain, juin 1876,
    traduit du russe par J.-W. Bienstock
    et John-Antoine Nau,
    Paris, Bibliothèque-Charpentier, 1904.

    La Bibliothèque électronique du Québec
    est la propriété exclusive de
    Jean-Yves Dupuis.

    http://beq.ebooksgratuits.com/vents/Dostoievski-Sand.pdf

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